CHAPITRE I

Le Château de Parment

1. Le Réveil

     La première chose que Jules-Marie de Parment entendit en se réveillant — à vrai dire, il l’entendit tout d’abord dans son sommeil — fut : « Quelle belle journée ». Bien que la voix qui prononça ces trois mots était tout à fait désagréable, le marquis se réveilla d’excellente humeur. 

    Le choucas sauta de son perchoir accroché directement à l’un des montants du lit, sautilla sur l’édredon énorme et moelleux, le picora du bout du bec puis répéta : « Quelle belle journée » de sa voix crissante et aiguë.

    Le choucas était un oiseau noir, de la famille des corvidés, c’est-à-dire comme la corneille, dont il était très proche, malgré sa taille plus modeste.

    — Alors, Capitaine, bien dormi ? demanda Jules-Marie d’une voix encore pâteuse et paresseuse.

    — Wow ! Wow ! Wow ! Wow ! Wow ! répondit le choucas, d’un ton non pas monocorde, mais surgissante de vie et de facétie. 

    Chaque « Wow ! » était différent, prononcé tantôt d’une voix de baryton faisant trembler les murs, tantôt d’une toute petite voix perdue dans les plumes d’une aile d’un noir mat et lustré. L’oiseau adorait ce tout nouveau mot qu’il venait d’apprendre et il s’en amusait comme d’une balle qu’il enverrait à différentes vitesses et hauteurs, juste pour voir ce que cela allait donner.

    Le marquis entendit de petits pas à l’autre bout de la pièce, c’est-à-dire au loin, très loin, il décolla la tête de l’oreiller de soie couleur pastel, et siffla entre ses dents. Le choucas répéta le sifflement, les petits pas accélérèrent considérablement et Jules-Marie sourit.

    Il suivit la progression des petits pas : tic-tic-tic sur le plancher, puis à peine un bruissement arrivé au grand tapis. Malgré l’accélération prodigieuse, il fallut un certain temps pour que le grand chien de berger sautât sur le gigantesque lit avec un wouf bien sonore.

    — Alors, ma belle ? Comment ça va, ce matin ? demanda Jules-Marie, le visage lavé par la langue surexcitée, le ventre martelé par les pattes et le dos plaqué contre le montant du lit sous les assauts débordants de joie. « Oui, ma belle, oui, ma belle », faisait Jules-Marie en caressant le chien.

    — Je suis le capitaine du bateau, déclara le choucas, jaloux des caresses adressées par le marquis à la chienne Fanfan.

    — Viens, Capitaine, fais pas ta mauvaise tête, fit le marquis, toujours brinquebalé sous les assauts de Fanfan.

    Il riait doucement, en tentant de dégager son visage de l’infatigable langue, ce qui était peine perdue. Il semblait y avoir plusieurs langues, ou en tout cas, qu’elle se trouvait simultanément en plusieurs endroits. Déjà, son visage dégoulinait et la bave dégouttait sur l’oreiller de soie et l’édredon précieux.

    Le choucas, qui s’était quelque peu éloigné, se rapprocha en sautillant avec circonspection, sauta sur l’épaule de Jules-Marie, reçut immédiatement un coup de langue de Fanfan, poussa un croassement énervé et s’envola sur son perchoir, où il laissa aller sa colère par quelques « Suppositoire » prononcé d’un ton de mitraillette.

    La chienne se calma suffisamment pour que le marquis puisse se redresser convenablement. Il reprit son souffle et se renfrogna. Où était le chat Jaquette ? Il l’appela deux ou trois fois, puis renonça. Jaquette était un matou d’une indépendance fière et irréductible.

    — Viens ici, Jaquette, viens voir le marquis ! prononça le choucas Capitaine.

    Le marquis rentra le cou dans les épaules. Il détestait qu’on l’appelle marquis (ou même monsieur le Marquis ainsi que les villageois en avaient pris l’habitude, ou sur certains en-têtes du courrier), et il détestait d’ailleurs être marquis. Un jour que Jaquette faisait son capricieux, et tournait la tête dans la direction opposée chaque fois que Jules-Marie l’appelait, ce dernier avait dit en dernier ressort et dans un mouvement de contrariété : « Viens voir le marquis ». Aussitôt, Capitaine avait répété cette phrase, et Jules-Marie avait compris son erreur. Impossible de faire taire le choucas ou de lui désapprendre cette phrase honnie ! Depuis, ce dernier répétait ces mots quand il était vexé ou jaloux, rien que pour le faire enrager. Alors, quand on lui disait que les oiseaux n’avaient pas de mémoire ou étaient dépourvus d’émotion ou de sensibilité au même titre que les humains, Jules-Marie ne disait rien, mais n’en pensait pas moins.

    — Viens voir le marquis, répéta Capitaine.

    Jules-Marie savait que c’était encore pire quand il montrait son agacement, il tenta donc de feindre l’indifférence, mais le choucas n’était pas dupe : la tête était rentrée dans le maigre cou, les quelques cheveux gris tremblotaient d’ennui, et les épaules tressautaient légèrement, oh très légèrement, si légèrement que cela était invisible. Mais pas pour Capitaine dont les yeux étaient extraordinaires et l’intelligence vive et perçante.

    Un « Miaou » retentit dans les tréfonds de l’immense maison, le choucas replia la tête dans l’aile, la chienne Fanfan se mordilla la queue, et le marquis contempla le chat traverser, de toute sa majesté, le grand salon. Jaquette ne se pressa pas. Les yeux mi-clos, la démarche d’une grâce mystérieuse confinant à la sublime indifférence, il apparut par les grandes portes donnant sur le jardin d’hiver. La douce lumière matinale le nimbait d’une auréole divine et le marquis eut le souffle coupé par cette vision intemporelle. Cela aurait pu être un fantôme, ou un souvenir, voire un ancêtre du chat, apparaissant à contre-jour, émergeant d’un temps révolu et éternel.

    Le chat avança tranquillement sur le parquet de trois cents, ses petites pattes douces caressant le bois lustré par des millions et des millions de passages, il se frotta les babines au pied de l’une des innombrables petites tables sculptées, renifla quelques secondes, se frotta à nouveau, prit soin d’avancer en se massant le corps de toute sa longueur contre les torsades en bois vernis, et reprit sa progression.

     Le marquis put observer tout à son loisir le magnifique Jaquette, qui portait bien son nom. Sa tête était toute blanche et son corps d’un noir de jais plus impressionnant encore que l’immaculé de sa frimousse. Le noir commençait juste sous le cou en formant une ligne si parfaite qu’on l’aurait cru tracée à la règle. Tout le reste du corps était de ce noir velouté, sauf les deux pattes avant et le bout de la queue, tous blancs. Ce qui fait que Jaquette paraissait véritablement être habillé d’un smoking, d’autant qu’une mince tache sous le menton dessinait, si l’on regardait bien, un nœud papillon. Cependant, smoking n’était pas un nom très poétique. Et le marquis avait le sens de la poésie. Il l’avait donc appelé Jaquette.

    Le dénommé Jaquette contourna le canapé où trois dormeurs pouvaient aisément s’installer à la suite, s’arrêta au fauteuil vert antédiluvien, fit ses griffes sur le bas du dossier, en lambeaux, eut quelques difficultés à retirer sa patte gauche sur laquelle il tira de toutes ses forces, les yeux dilatés d’indignation, il se lécha furieusement derrière le cou pour épancher sa contrariété, se remit en marche, franchit le tapis de laine et avança toujours aussi tranquillement, en commençant à ronronner de plaisir. 

    Le tapis mesurait bien vingt mètres, il fallut donc un certain temps pour que le chat Jaquette arrivât, mais il finit par sauter sur le lit, accueilli bras ouverts par le marquis. Jaquette se frotta les babines contre le menton à la barbe piquante, mêla son odeur à celle de Jules-Marie et surtout à celle de la chienne Fanfan. Puis, il tourna sur lui-même, se laissa délicieusement tomber sur l’édredon dans lequel son corps s’enfonça, et entreprit de faire sa toilette en commençant par la patte avant, qu’il étendit devant lui aussi raide qu’un bâton. Capitaine sauta de son perchoir et atterrit sur le dos de Jaquette, sautilla jusqu’à son ventre contre lequel il se lova, Jaquette se donna deux ou trois coups de langue sur la patte, avant de la replier, s’immobilisa cinq secondes pour une raison indéterminée, secoua sa patte deux ou trois fois comme si elle le gênait, et entreprit de toiletter le choucas, qui croassait les yeux fermés des « Wow » extatiques.

    Fanfan regardait le marquis sans bouger avec un regard amoureux. S’il avait été de miel, ce dernier se serait épanché sur le lit en une nappe ambrée épaisse, aurait tout recouvert jusqu’à ruisseler au sol par litres entiers.

    Les yeux de Jules-Marie étaient posés dans les profondeurs du magistral salon, sur un lieu lointain et brumeux, bien au-delà des lustres de cristal, des dorures et des tableaux de maître. Il était heureux.

2. Les Tomates

Le Chêne et la Tomate, les personnages et les noms sont ©2020 Julie-Marie Parmentier par Le petit Théâtre de Julie-Marie. 

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