Le Chêne et la Tomate

2. Les Tomates

    Après un petit-déjeuner copieux, partagé avec ses trois compagnons, Jules-Marie entreprit d’aller visiter son jardin, comme tous les matins.

     Cela lui prit du temps, car la maison était grande. En fait, c’était un château comportant à l’époque où il était débordant de vie 38 chambres, 26 salles de bain, 5 salons, 3 bibliothèques, une salle de billard, un jardin d’hiver, ou plutôt une salle avec des plantes, et un donjon. Il y avait une aile droite, maintenant en ruines, et une aile gauche dans un état pas beaucoup plus reluisant. Jules-Marie vivait au milieu dans le plus grand des salons. Il y avait fait installer son lit il y a une quinzaine d’années, et pour cela, il avait fallu louer une grue. Le lit était démesuré. Même en étendant les bras et les jambes de chaque côté, Jules-Marie de Parment n’aurait pas touché les extrémités. Et pourtant, c’était un homme de grande taille. Le lit était à baldaquin, les pieds avaient la largeur de poutres, et les montants montaient à l’assaut du plafond pour se perdre tout là-haut. Le plus impressionnant étant que ce lit démesuré paraissait minuscule dans le grand salon aux trois cheminées. Ces dernières ne fonctionnaient jamais. Jules-Marie n’avait jamais voulu s’embêter avec la corvée du bois. Et puis, il aurait fallu employer quelqu’un pour l’aider et cela, il en était hors de question. Jules-Marie vivait seul depuis ses vingt ans, et il n’avait aucunement l’intention de changer ses habitudes. À cinquante-deux ans, il en paraissait quinze de plus. Il n’avait pas eu une vie agitée, pourtant, mais il avait toujours paru vieux. 

    Toute sa vie, il l’avait passée dans ce château. Sa mère était morte à sa naissance, et son père lorsqu’il avait à peine vingt ans. Depuis, il s’occupait du château tout seul, ce qui lui prenait tout son temps. Il avait l’impression que tout était en train de s’ébouler autour de lui, malgré ses efforts considérables. Et il n’avait pas tort. Il avait d’ailleurs décidé de migrer dans le grand salon quand il avait commencé à pleuvoir dans sa chambre. Tout d’abord quelques gouttes et puis un ruissellement. Il aurait fallu faire réparer le toit, mais l’argent manquait. De toute façon, il y avait tant à faire !     

    Jules-Marie de Parment rangea la table du déjeuner, fit la vaisselle avec lenteur et une grande rigueur, passa un coup de balai, puis fit quelques poussières. Il repéra une tache sur l’une des vitres et entreprit de les laver. Il fallut aller chercher l’escabeau. Enfin, le marquis s’estima satisfait de l’état de la pièce, qui, à la base, n’était pas une cuisine. En fait, il s’agissait de l’office. Du temps de son père et jusqu’à ses ancêtres, c’était l’endroit où l’on préparait le service lorsque l’on mangeait dans le salon d’à côté. Pas celui où se trouvait Jules-Marie, mais un autre où il avait pris tous ses repas jusqu’à la mort de son père : une grande pièce froide et déprimante, sombre, avec une table si grande qu’à l’âge de sept ans, Jules-Marie s’était amusé à faire du patin à roulettes dessus. Quant à l’office, il était beaucoup plus petit et cosy. C’était le domaine des domestiques et des serviteurs, et l’on pouvait encore entendre leurs rires étouffés, leurs plaisanteries, palper leur dévouement assidu, leur énergie saine et joyeuse, leurs soucis aussi. Tout cela était imprégné dans les murs, dans le sol jusqu’au moindre interstice, et Jules-Marie s’y était toujours senti bien. Il avait converti l’office en cuisine, ce qui n’avait pas été très compliqué. Il y avait déjà un réfrigérateur, un évier, une table et des chaises, il n’avait eu qu’à ajouter une gazinière.

    Jules-Marie ouvrit le vieux placard parfaitement rangé où s’alignaient de vieux manteaux et des chaussures usées. Il passa le manteau le plus laid et le plus mité qu’il possédait (enfin, lui n’avait aucunement conscience de ces choses-là. Pour le marquis, un manteau était un manteau, et il n’avait jamais été attiré par les habits luxueux), des chaussures crottées, et il sortit du château, en s’éloignant d’un pas las vers le potager, le Capitaine sur l’épaule, Fanfan juste devant et Jaquette sur les talons, reniflant au passage les mousses et les troncs d’arbres.

    On lui aurait véritablement donné soixante-cinq ans. Rien qu’à sa démarche, on pouvait se rendre compte à quel point c’était un marquis saugrenu. Grand, maigre, il marchait le corps légèrement penché en avant. Toute grâce ou élégance était aussi éloignée de lui que d’un tas de linge morne, avachi et apathique. À vrai dire, on aurait facilement pu croire qu’il vivait dans la rue. Et un jour qu’il attendait devant un magasin avec Fanfan, une jeune fille adorable lui avait glissé un billet dans la main. Au début, il n’avait pas compris, cela était trop énorme, trop choquant. Il devait connaître cette jeune fille et lui avait prêté de l’argent. Jules-Marie était généreux et il ne pouvait se souvenir de tous ceux qu’il avait aidés. Mais la réalité avait fini par s’immiscer : il ne la connaissait pas et elle avait cru qu’il était dans le besoin. Ce soir-là, il s’était observé dans les grandes portes vitrées du salon donnant sur le jardin d’hiver. Son pantalon était déchiré au genou et sa veste des plus crasseuses. Il avait alors fouillé dans la grande malle où il avait rapatrié quelques vêtements de sa chambre et s’était changé. Mais même ainsi, le changement n’était pas frappant.

    Autant Jules-Marie était maniaque sur la propreté de l’endroit où il vivait (le grand salon était certes vieux et usé, mais d’une propreté irréprochable, d’autant plus qu’il vivait en compagnie d’un oiseau, d’un chat et d’un chien. Pas un poil sur le tapis, pas une poussière sur les pieds de lampe ou les petites tables, et si le parquet datait de trois cents ans, il sentait la cire délicieusement fraîche), autant ses habits laissaient à désirer.

   Jules-Marie s’arrêta au milieu de l’allée menant au potager, et se massa le genou. Fanfan gambadait joyeusement devant. Bon sang, qu’il faisait froid, ce matin ! se fit-il la réflexion, tout en se frottant les mains. Les arbres étaient raidis, immobiles, comme glacés. Jaquette faisait la mou, et paraissait indécis. Le marquis comprit que ce matin, le chat ferait demi-tour et qu’il le retrouverait en rentrant, blotti au creux du lit, sous l’édredon moelleux. Jules-Marie observa un moment le paysage, avant de repartir. L’allée était gagnée par les ronces, et il devenait de plus en plus difficile d’avancer. C’était lui qui taillait quand cela devenait nécessaire, et il devait s’avouer que le parc manquait sérieusement d’entretien. Les arbustes, jadis sculptés, étaient de grosses boules informes envahies de plantes grimpantes, les arbres tombés ou morts, eh bien, restaient à leur place, la pelouse n’était pas tondue depuis des dizaines d’années… Le marquis sourit. Cela ne le gênait pas. Il prenait même du plaisir à observer la nature reprendre ses droits. Oui, bien sûr, cela n’était pas très « propre », pas très « beau », mais après tout, c’étaient là des conceptions humaines. Peut-être qu’au contraire, pour la nature, c’était très propre ou très beau. Ou peut-être même que la nature était au-delà de ces conceptions puériles.

    Jules-Marie sentit le froid s’immiscer sous son manteau, et il rit. Allons ! Le voilà reparti dans des conceptions philosophiques. Il n’avait pas même réalisé que Capitaine avait quitté son épaule pour une branche voisine. Il pensa à son dernier livre qu’il était en train d’écrire et se demanda comment y intégrer ses réflexions. Puis il secoua la tête pour chasser ces pensées et se remit en marche. S’il continuait ainsi, il n’arriverait jamais jusqu’au potager.

    À mesure qu’il s’en rapprochait, cependant, son front se plissait et son corps ralentissait malgré lui. Un mauvais pressentiment, quelque chose d’indéfinissable se formait dans ses tripes. Le froid le préoccupait, mais il ne parvenait à en découvrir la raison. Il aimait le froid, il vivait d’ailleurs presque toute l’année sans chauffage. On était au mois d’avril et un froid pareil était certes rare, mais pas étonnant.    

    Et soudain, il comprit. Il avait oublié de rentrer les tomates dans la serre pour la nuit. Le marquis émit un drôle de bruit, une sorte de cri douloureusement étranglé. Il partit au pas de course en poussant des jurons, le choucas, qui était revenu sur son épaule, poussa un croassement outragé, avant de s’envoler et Fanfan s’arrêta subitement pour l’observer, les yeux soucieux, avant de se mettre à courir à ses côtés, sans le lâcher des yeux.

    Jules-Marie courait comme il le pouvait, en boitillant, la jambe droite, raide depuis qu’il était tombé du grand escalier. Il ne pensait plus qu’aux tomates et son cœur accélérait d’angoisse. Déjà, il se préparait au pire. Avait-il gelé cette nuit ? L’herbe était à peine blanchie, mais c’était suffisant pour faire mourir les pauvres plants. Qu’il avait en plus semé tard cette année, à cause de son dernier livre sur lequel il travaillait et qui lui avait pris tous ses jours et toutes ses nuits. « Oh, non, pas les tomates, pas les tomates », répétait le marquis, essoufflé, d’une voix rauque par l’affolement. Les tomates étaient le seul légume qu’il réussissait à faire pousser. Et d’ailleurs, c’était un fruit et pas un légume. En tous les cas, c’était la seule chose qu’il parvenait à grand-peine à maintenir en vie. Et encore, pas chaque année. Si le marquis était un jardinier épouvantable, il aurait été outragé qu’on le lui dise. Car son plus grand défaut était sa mauvaise foi. Ça n’était pas de sa faute si rien ne poussait ! Il y avait la pluie ou bien le soleil, les brouillards et la rosée, et puis les insectes, le mildiou, les limaces, et la mauvaise terre. Bref tout était responsable de son échec, sauf lui. Et chaque année, le marquis recommençait. Et pourquoi pas, puisque ce n’était pas de sa faute et qu’il faisait tout parfaitement ? Bien entendu, il reproduisait exactement les mêmes erreurs, en gémissant qu’il n’avait pas de chance, que vraiment, cette année, le soleil avait tout brûlé ou la pluie tout foutu en l’air, et que de toute façon il n’y avait plus de saison !

    Arrivé devant la petite serre aux vitres cassées, Jules-Marie leva les bras au ciel et se lamenta : les petites pousses délicates des tomates étaient couchées les unes sur les autres, molles et sans vie.

    — Viens voir le marquis, viens voir le marquis ! hurla le choucas.

    — C’est pas le moment, Capitaine ! hurla le marquis.

    — Je suis le capitaine du bateau. Tous à l’eau ! J’espère que vous savez nager ! hurla le choucas, tandis que le marquis se laissait tomber par terre à côté de ses malheureux plants de tomate (et même cela était rendu pénible à cause de son genou raide).

    Fanfan vint à ses côtés, jappant d’anxiété, en voyant son grand ami si affecté. Le marquis tapota deux ou trois pousses. Les tiges étaient amorphes, les feuilles brûlées par le froid. 24 plants de tomate qu’il avait soigneusement rempotés individuellement. Quel malheur ! L’année dernière, il les avait tous ratés, alors cette année, il en avait fait en double, en triple.

    — Hier, il faisait un beau soleil. Pas de vent du tout, gémissait le marquis. C’est pour ça que je vous ai sorties. Vous étiez si bien. Ah, quel malheur, quel malheur ! Tout ça à cause de ce maudit livre que j’arrive pas à finir ! ragea-t-il en brandissant le poing, tandis que Fanfan bondissait en arrière, en couinant.

    — J’ai oublié, j’ai oublié, faisait le marquis, dont les yeux s’humidifiaient.

    Il resta un certain temps à se lamenter, puis se releva doucement, en se contorsionnant à cause de son genou. Il porta les deux caisses dans la serre, l’une après l’autre, comme à un enterrement. Il les posa délicatement à l’intérieur, puis s’éloigna vers son château, le cœur lourd et coupable.

1. Le Réveil

3. Le Poème

Le Chêne et la Tomate, les personnages et les noms sont ©2020 Julie-Marie Parmentier par Le petit Théâtre de Julie-Marie. 

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